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Aux frontières de l’aube

article publié sur psychovision.net

Titre original: Near Dark
Genre: Western , Horreur , Vampirisme , Fantastique
Année: 1987
Pays d’origine: Etats-Unis
Réalisateur: Kathryn Bigelow
Casting:

Adrian Pasdar, Jenny Wright, Lance Henriksen, Bill Paxton, Jenette Goldstein, Joshua Miller…

Plus connue pour son très oscarisé « Démineurs », la réalisatrice la plus burnée du cinéma américain, Kathryn Bigelow, s’est fait les dents sur un film de vampire. Si Near Dark a obtenu la Licorne d’Or en 1988, il reste méconnu du grand public, éclipsé à sa sortie par le beaucoup plus fun Génération perdue, de Joel Schumacher. Second film de Bigelow, après The Loveless, Near Dark raconte les mésaventures d’un jeune cow-boy texan, Caleb (Adrian Pasdar), qui se retrouve embarqué malgré lui dans un camping-car sillonnant les routes poussiéreuses de l’Amérique profonde, en compagnie d’une bande de marginaux crasseux et psychopathes tout droit sortis de Mad Max. Des vampires bien entendu, même si jamais le mot n’est prononcé explicitement et que leurs canines sont de longueur tout à fait acceptable. Mordue par Mae (Jenny Wright), séduisante blondinette aux prunelles de Junkie, Caleb devra trouver sa place dans ce groupe, et prouver qu’il est capable de tuer pour assurer sa survie.

Coté casting, Bigelow récupère une partie des acteurs de son compagnon du moment James Cameron — Bill Paxton (Severen, bad-boy psychopathe), Jenette Goldstein (Diamond Back, une Calamity Jane adepte du couteau papillon) et Lance Henriksen (Jesse Hooker, ancien soldat confédéré) — que l’on avait tous aperçus dans Aliens. On sent d’ailleurs la patte du réalisateur de Terminator, lors d’une scène où un Severen indestructible et brûlé au dernier degré, arrache à main nue le moteur d’un poid-lourd lancé à toute vitesse.
Mae, vampirette à l’allure de garçonne (elle porte les cheveux courts et des pantalons, à l’instar de tous les personnages féminins des premiers films de Bigelow), est une héroïne ambiguë, meurtrière mais douce, véritablement amoureuse de la nuit. Sans porter la panoplie noire et les encombrants colliers à piques, elle serait l’un des seuls personnages intrinsèquement gothique du cinéma vampirique. On retiendra aussi l’interprétation époustouflante du jeune Joshua Miller dans le rôle d’Homer, adulte emprisonné dans un corps d’enfant, touchant mais choquant, qui rappelle la petite Claudia du livre « Entretien avec un vampire » d’Anne Rice (1976).

Bien que marqué par l’esthétisme des années 80 — fumée bleue, BO planante au synthétiseur signée Tangerine dream — le film n’a pas pris une ride : mêlant violence gore, réplique cinglante, romance et poésie naïve, Bigelow réussit une oeuvre inclassable et inégalée à ce jour, devenue culte pour une génération de puristes.

L’originalité du film fut de mélanger vampires et Western, et de sortir le buveur de sang de son carcan aristocratique, en le confrontant aux Rednecks et aux routards qui peuplent les saloons dès que la nuit tombe, comme jadis les cow-boys, préfigurant le Vampires de John Carpenter en 1998.
A l’image de la chanson Fever des Cramps, qui reprennent le hit de Peggy Lee en lui insufflant leur tonalité gothique et malsaine, Bigelow dépoussière ce genre populaire qu’est le western en y insérant des éléments issus du fantastique et de la culture punk. En se focalisant sur des marginaux nomades, aux coiffures hippies et aux perfectos à clous, avec un personnage rappelant la défaite du Sud lors de la Guerre Civile, la réalisatrice semble vouloir mettre sur le devant de la scène, ce que le gouvernement Reagan cherchait à occulter.
Comme le Western, Near Dark obéit aux codes mélodramatiques du bon contre les méchants, du justicier contre le hors-la-loi. Si les hors-la-loi sont les vampires (et particulièrement lors d’une scène de bar d’anthologie où ils massacrent avec une délectation évidente les consommateurs, à coups d’éperons dans la gorge et de musique country), le bon serait le père aimant de Caleb, intouchable patriarche guérisseur. Son sang, inoculé par transfusion, sera le poison du vampirisme et de la marginalité, ayant le pouvoir de transformer le mal en bien, la rebelle et l’exclue en femme au foyer. La famille vampirique dysfonctionnelle et déviante, et donc échangée sans regret contre la normalisation, et le camping-car contre le refuge d’une ferme chaleureuse, reposant sur des valeurs américaine et contrastant fortement avec la violence et la dégénérescence de l’Amérique sudiste.

Bref, le final de Near Dark semblerait prôner un retour au conformisme, à l’élimination des tendances provocantes de la jeunesse ; mais cette solution parait aberrante, puisque jamais la soif de sang n’a pu être soignée par transfusion, depuis Stocker et même avant, et encore moins par un simple vétérinaire. Near Dark est le premier à oser cette guérison miracle qui prend à rebours une tradition d’échec constant.
On pourrait donc penser que cette fin n’est autre qu’un rêve, le rêve américain, et que le message de Bigelow insinuerait que la vraie vie, c’est le meurtre, la crasse, la drogue, les maladies sexuellement transmissibles et le rejet, qui n’aurait pu être soigné aussi rapidement. Ici, le vampirisme est traité comme une maladie, une maladie que l’humanité peut combattre, espoir de vaincre un jour le sida et l’addiction aux drogues. « Just say No » dit le slogan anti-drogue de Nancy Reagan.
« Il a l’air malade. » observe la petite soeur de Caleb lorsqu’elle l’aperçoit après qu’il se soit fait mordre par Mae. Et malade, souffrant de son vampirisme, Caleb le restera tout le film jusqu’à la transfusion. Malheureusement, si Mae avait transmis le sida à son partenaire plutôt que la soif de sang, celui-ci en serait mort. Son père n’aurait rien pu pour lui.

Morgane Caussarieu

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