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mercredi 5 décembre 2012

Interview : Morgane Caussarieu

Morgane Caussarieu est l’auteur d’un premier roman, « Dans les Veines », qui met à bas les vampires à la Twilight et la bit-lit en général. Proche du style de Poppy Z. Brite, elle livre une histoire de vampires violente et cruelle, dans la plus pure tradition d’un genre qui a longtemps poussé à l’effroi avant d’être galvaudé. L’insulte est lavée par « Dans les veines », et le vampire retrouve une place qu’il n’aurait jamais du quitter.
Elle répond ici à quelques questions sur son roman. On pourra se reporter pour d’autres précisions à l’interview qu’elle a donné au site ObskureMag.

Bonjour Morgane et merci de nous accueillir. Peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs qui ne te connaissent pas encore ?

24 ans et trois passions : le cinéma de genre, la musique post-punk, et la littérature glauque.

Ton premier roman, « Dans les veines », est sorti il y a peu. Qu’est ce que ça fait de voir son nom sur les étals des libraires ?

Je ne réalise pas vraiment. Le truc le plus fou, c’est quand tu relis pour la première fois ton texte dans un vrai livre, imprimé et tout. La découverte de la couverture a aussi été un moment d’émotion.

Les dernières années ont fait du vampire une sorte de créature générique qu’on peut utiliser à toutes les sauces. Tes vampires sont tout sauf aimables ; ils sont ce qu’ils n’étaient plus, des morts-vivants néfastes et malfaisants. D’où vient ta décision de revenir à l’origine du mythe et de rendre ses crocs au vampire ?

Un ras le bol général par rapport à Twilight et la bit-lit, et une envie de retrouver des personnages comme ceux que j’aimais lire ado, dans des œuvres un peu plus solides. Des vampires égoïstes, qui placent leur survie avant toute chose, et qui prennent leur pied à tuer et boire du sang.

Comment t’es venue l’envie d’écrire un roman splatterpunk (genre difficile, de plus assez confidentiel en France) ? 

Je ne me voyais pas écrire autre chose que du splatterpunk. Ce genre réunit tout ce qui me fait vibrer, ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi. Quand j’ai écrit le bouquin, je n’ai pas réfléchi à l’aspect commercial. Je l’ai écrit parce qu’il fallait que je le fasse. J’ai eu l’occasion de m’apercevoir que le genre n’était pas très populaire auprès du public et des éditeurs, après plusieurs refus justifiés par la violence — parfois gratuite — du texte.

Comment l’ont reçu tes lecteurs non avertis, ou ta famille ?

Les lecteurs « non avertis » l’ont étonnamment très bien reçu. Ce que j’entends le plus souvent, c’est : « Je l’ai dévoré, mais je vais faire des cauchemars pendant un mois. » Je pense que c’est dû au fait que j’utilise plusieurs codes de la bit-lit pour mieux faire passer la pilule, et que les gens s’y raccrochent pour continuer.
Quant à ma famille, eh bien, ils sont tous fiers, passés pour certains le premier choc de lecture. Cela doit être un tantinet dérangeant de lire des scènes de déviance sexuelle et d’inceste sorties de l’imagination de sa fille, sa nièce ou sa sœur, mais comme moi je n’en ai pas honte, et qu’après tout, ce n’est que de la fiction, tout s’est passé sans malaise. Faut dire que j’ai la chance d’avoir une famille assez ouverte d’esprit. Ma mère m’a quand même dit, en reposant le bouquin : « Je ne connaitrais pas aussi bien ton père, je me poserais des questions, parce que le passage du viol est vraiment très réaliste… ». Je l’ai rassurée, rien d’autobiographique à ce niveau là !

La famille est toujours une source de souffrance dans le roman. Composée par hasard ou par nécessité, elle contraint et blesse, du fait des attentes qu’elle suscite et des égoïsmes qu’elle exacerbe. La famille ne peut-elle être que le lieu de la névrose ? La fuite est-elle le seul moyen de survivre ?

Bien vu ! Pour moi, l’épanouissement personnel est impossible au sein de la cellule familiale, qui dévore l’individu et le rend aigri et irascible. J’en serai devenue folle si je ne m’étais pas barrée aussi vite de chez ma mère, et mes personnages sont timbrés parce que c’est ce qu’ils ne parviennent pas à faire, par peur du reste du monde. La famille, c’est avoir des liens indéfectibles avec des gens qu’on n’a pas choisi, et à mon sens, c’est quelque chose de terrible. Parfois, on a la chance de tomber sur des gens biens, parfois non. C’est ce qui est arrivé à Lily, Damian et J.F., prisonniers de chefs de famille possessifs et malsains. C’est en cela que l’on parvient à s’identifier à eux, malgré leurs personnalités haïssables.

« Dans les veines » utilise de nombreux codes de l’imagerie adolescente. Le petit animal, proche amour et confident avec qui on partage un petit secret (la signification de son nom), les problèmes au lycée avec les groupes rivaux, le « mur » la nuit. La vie adolescente, ce « ténébreux orage », se caractérise-t-elle par un continuum de conflits et de dissimulations ? En quoi était-il important que cette histoire concerne des adolescents ?

Parce que devenir vampire, c’est un rêve d’adolescent le plus souvent, qui découle de la peur de la vie adulte et des responsabilités qui l’accompagnent. Être vampire, c’est ne pas travailler, et faire la fête toute la nuit. Aucun ado normalement constitué ne cracherait dessus !
L’adolescence, c’est le moment difficile où l’on cherche qui l’on est, et qui l’on veut devenir, et c’est à ce moment là que l’on est le plus susceptible d’être fasciné par le monde nocturne. La relation entre Damien et Lily fonctionne uniquement parce que Lily n’a que 15 ans, et que de ce fait, elle est fragile, paumée, mal dans sa peau, comme je l’étais à son âge…  L’adolescence est la période la plus cruelle dans une vie et Dans les veines est un roman cruel…
En outre, la plupart des bouquins de bit-lit mettent en scène des adolescentes ou des toutes jeunes femmes, et je tenais à respecter ces codes pour les détourner plus efficacement.

Tu cites ailleurs la nouvelle « Entre chien et louve » de Gudule. Superbe texte qui rappelle les vers « And this is why I hate you, And how I understand, That no-one ever knows or loves another » de Robert Smith, retraduisant dans « How beautiful you are » « Les yeux des pauvres » de Baudelaire. L’incompréhension ou l’inconnaissance te paraissent-elles inévitables en amour ? Lily s’aveugle-t-elle volontairement en ce qui concerne Damian ?

Au début d’une relation, lorsqu’on est très amoureux, on juche généralement l’autre sur un piédestal, refusant de voir ses défauts. C’est ce que fait Lily. Certaines personnes préfèrent ne pas savoir ce que l’autre pense vraiment d’elles, par peur de ne pas être aimées autant qu’elles aiment. Elles préfèrent alors se complaire dans l’ignorance, qui entraine forcément des doutes sur les motivations du partenaire. La question, « pourquoi es-tu amoureux de moi ? », c’est quelque chose qu’on a du mal à demander, encore plus que « Es-tu amoureux de moi ? ». Damian synthétise ce que l’on peut craindre de pire de la part de son amant. Quelqu’un de très égoïste, de manipulateur, qui ne vous aime pas pour ce que vous êtes, mais juste pour l’image que vous lui renvoyez, ici celle de son premier amour. On a tous eu ce premier amour (partagé ou non, amour de l’un des parents, amour d’un personnage fictionnel…), et je pense que de manière plus ou moins consciente, on est attiré par les gens qui nous le rappellent par tel ou tel aspect, même minime.
Lily et Damian ont chacun leurs raisons de se fréquenter : envie d’évasion pour l’un, et nostalgie pour l’autre, mais ces raisons n’ont rien à voir avec l’amour véritable. Et c’est quelque chose de très effrayant à mon sens, peut-être la chose la plus effrayante du roman.

Après avoir été mordu la première fois par Damian, Lily est dans une sorte de sidération dont elle sort, plusieurs heures après, en s’effondrant sous la douche. L’enchainement m’a fait penser aux conséquences d’un viol. Etait-ce une idée que tu avais en tête ou le parallèle est-il fortuit ?

Lily a été violée lors de cette première rencontre, même si tout cela s’est passé en douceur, et elle ne s’en rend compte qu’après. Ce qui ne l’empêche pas de revoir Damian, car les traumatismes qu’elle a subi l’ont rendue masochiste.

L’attirance/répulsion que Lily semble éprouver pour Damian est-elle symbolique de la relation des jeunes filles à l’amour, ou au sexe ? Est-il plus facile pour un écrivain de rendre intelligible ce paradoxe en faisant de l’objet d’attirance un vampire ?

C’est un procédé qui a toujours été utilisé par les écrivains, depuis Dracula et même avant. Se servir du surnaturel pour souligner un problème réaliste est l’une des raisons d’être de la littérature fantastique, et c’est pourquoi elle me passionne. La peur de la morsure du vampire est souvent, dans la littérature YA, la peur de l’acte sexuel, de la pénétration. Dans les veines est un roman qui développe les peurs féminines : peur de faire l’amour, d’être violée, de n’être aimée que pour son corps et pas pour ce que l’on est.

Comment se fait-il que Lily n’ait jamais l’idée de lancer Damian (qu’elle envoie la venger de la peste au lycée) contre son père. Comment Lily envisage-t-elle sa place auprès de son père ?

C’est simple. Elle n’a plus que lui sur qui compter. Il est sa seule famille, puisque sa mère est une épave, et qu’elle n’a pas ni frère ni sœur. Son père est la seule personne qui l’aime aussi, puisqu’elle doute des réels sentiments de Damian, et se demande pendant tout le roman ce qu’il fait avec une fille comme elle. Son père, malgré ce qu’il lui fait subir, prend soin d’elle, et lui répète sans arrêt à quel point il tient à elle. Et lui, au moins, elle sait pourquoi. Sans lui, Lily s’estime perdue, car elle n’a pas le courage de prendre son indépendance.

Le secret domestique dans lequel vit Lily doit-il quelque chose à « La fille d’à côté » de Ketchum ?

Non, car quand j’ai découvert ce roman, j’avais déjà presque fini d’écrire Dans les veines.

La première fois où Damian et Lily font l’amour est l’une des scènes les plus gonflées que j’ai lues. Comment as-tu osé écrire cette scène, et réalises-tu qu’elle est une pierre de touche du livre ?

Si par gonflée tu entends choquant, alors il me semble qu’il y a des passages plus mémorables dans le bouquin. Mais c’est en effet l’apogée de l’histoire de Lily et Damian. La première fois dans la vie d’une jeune fille, détournée à la sauce splatterpunk. La scène est tendre et dérangeante à la fois. Comme le reste du roman, elle est écrite de façon très crue et n’a pas grand chose de sensuel au final, puisque Lily n’a plus que la peau sur les os et qu’il sont dans la chambre d’hôpital d’une petite fille morte.

L’amour exclusif de Gabriel pour sa « mère » et son « grand frère » signe-t-il sa personnalité intrinsèque ou est-ce un reste de l’immaturité de l’enfance chez lui (mise en lumière par ses dents de lait qui ne cessent de tomber et de repousser) ?

Comme tout môme, Gabriel est incapable de se débrouiller seul. Sans sa famille, il est condamné à mort, voilà pourquoi il ne peut les laisser partir. À cela s’ajoute une jalousie maladive, celle de l’enfant qui ne veut pas partager ses parents à l’arrivée de la nouvelle petite sœur.

En voyant Lily, Damian et Gabriel, difficile de ne pas penser à Louis, Lestat et Claudia (les points de convergence sont nombreux). Dans quelle mesure ce parallèle était-il conscient et/ou volontaire ?

J’ai lu Entretien avec un vampire à huit ans, et j’ai vu le film de Neil Jordan plus d’une centaine de fois quand j’étais ado. J’ai donc été considérablement marquée par les vampires d’Anne Rice, et c’est tout à fait volontaire si certains aspects de ses Chroniques ressortent dans mon roman. Tout simplement parce que ce sont Lestat, Armand et Claudia qui ont en partie inspiré mon imaginaire, et que Dans les veines leur rend hommage.

JF semble plus humain que les autres, moins changé, car plus jeune. Il est néanmoins impossible de ne pas voir qu’il est aussi vampire que les autres, et même qu’il utilise ses anciens potes comme des objets à qui il dénie toute liberté, en dépit de l’affection qu’il semble leur porter. Est-il vraiment le moins néfaste de tous, ou n’est-ce qu’une impression donnée par sa désinvolture punk ?

Il n’est pas le moins néfaste, car il est le plus violent et le plus excité, et qu’il tue à tour de bras pour soulager son addiction au sang. Mais contrairement aux autres, il est totalement con, donc beaucoup moins retors. J.F est aussi celui qui a le moins changé depuis sa transformation, non parce qu’il est encore jeune, mais parce qu’il était déjà ultra-violent, junkie et pourri jusqu’à la moelle lorsqu’il était humain.  Devenir vampire n’a changé que sa force et sa capacité à blesser autrui, sans crainte de représailles. Contrairement aux autres, qui se sont dénaturés au fil du temps, il était destiné, depuis sa naissance, à devenir vampire.

J’ai très envie de savoir comment tu connais aussi bien la scène et l’ambiance des années 70/80. Peux-tu m’éclairer ?

Je traine beaucoup en concerts et soirées batcave, death rock, new wave, minimal wave, punk, etc… parisiennes, et j’y rencontre des gens très intéressants, dont certains ont vécu ces années que je n’ai pas connues mais qui me rendent quand même nostalgiques ! Parfois, j’aimerais avoir une machine à remonter le temps sous la main et pouvoir me téléporter à Londres dans les années 80…

Quel regard portes-tu sur la scène gothique contemporaine ? Et sur la communauté gothique ?

La scène gothique est éparse, les sous-catégories foisonnent. Un death rocker n’a rien à voir avec un dark folkeux ou un indus, un métalleux, un steam punk ou un fetishiste, pourtant, les médias les mettent tous dans le même panier. Ce que les gens qualifient couramment de gothique de nos jours, ce ne sont plus les post-punks, mais les adeptes de l’électro-indus, qui n’ont de gothiques que le nom. Nous somme à une époque de « néo-gothisme ». Les post-punks sont devenus old-school, presque des dinosaures en voie d’extinction. Généralement, les jeunes préfèrent acheter une paire de New Rock, se coiffer de dreadlocks fluorescentes et aller danser sur des airs d’electro-indus très rythmés qui empruntent parfois à la techno et qui sont donc plus abordables pour l’oreille inexpérimentée du néophyte. Rares sont les gens des scènes batcave, et minimal wave, qui ont moins de trente ans, et c’est dommage, parce qu’on ne voit pas beaucoup de nouvelles têtes du coup en concert. Bref, ces deux mouvements (post-punk et électro-indus) n’ont pas grand choses à voir et se mélangent peu, même si dans la plupart des grandes soirées parisiennes, on réserve un dance floor à chacun. En France, l’électro-indus est roi, et pour écouter des morceaux old school pointus, il faut plutôt bouger en Allemagne, même si certains dj hexagonaux résistent encore et toujours à l’envahisseur.

Tu fais référence dans le livre à de très nombreux films, séries, romans sur le thème du vampire. Est-ce l’hommage que tu rends à des inspirateurs ? Qui t’a le plus influencé dans l’écriture du roman, explicitement mais aussi implicitement ?

Dans les veines est mon hommage au vampire en général. Outre Entretien avec un vampire, cité plus haut, les deux œuvres qui m’ont le plus influencée sont Aux Frontières de l’Aube, de Kathryn Bigelow, et Âmes perdues, de Poppy Z. Brite, que je cite dans le roman. Mes muses implicites seraient peut-être aussi The Devils Rejects, de Rob Zombie et le cinéma de Gregg Araki.

J’ai encore plein de questions, mais je vais te laisser reposer. Juste une question pour finir dans la bonne humeur : Charlotte Volper est-elle très sévère ?

Une vraie furie ! Non, je plaisante. C’est une excellente éditrice, très à l’écoute, qui a su rendre Dans les veines plus digeste pour le lecteur, en m’invitant à retravailler certaines erreurs typiques des premiers romans.

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