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Une sangsualité vampirique transgenre en Louisiane

article de Morgane Caussarieu

publié sur la revue Ganymède, et sur Phénix web

Dans l’imaginaire américain, la Nouvelle-Orléans, c’est la capitale de la prostitution, de la luxure et de la dépravation. Un Amsterdam sudiste, qui obéit à ses propres lois ; patrie du vaudou et du crime, des bordels et des casinos, celle que l’on surnomme “City of Sins” est intrinsèquement porteuse de l’Eros et du Thanatos. Et si elle attire les touristes, elle appâte aussi les non morts : le Lestat de la célèbre Chronique des vampires d’Anne Rice (commencée en 1976 par Entretien avec un vampire) ainsi que le jeune gothique Nothing et sa bande de marginaux crasseux et cannibales, dans le traumatisant Âmes Perdues (1991) de la papesse de la littérature queer underground, Poppy Z Brite. Ces amateurs d’hémoglobine ont donc décidé de cacher leurs cercueils dans le bayou : marécages, maison de planteurs et alligators sembleraient offrir une équivalence acceptable aux forêts profondes, châteaux transylvaniens et aux loups. L’emménagement du vampire sur les berges du Mississippi se poursuit de nos jours encore avec le True Blood du génial Alan Ball, estampillée HBO et adapté des livres de Charlaine Harris.

Pénétration, succion, vierges effarouchées en nuisettes, canines érectiles, lèvres rouges et baveuses… Ce n’est un secret pour personne, surtout au XXIème siècle, la morsure du vampire possède un caractère érotique évident. Mais marqué par la dépravation de son environnement, le vampire de la Nouvelle-Orléans va cependant beaucoup plus loin que ses confrères, accumulant jusqu’à l’outrance inceste, pédophilie, homosexualité, sexualité de groupe et drogues, dans le seul but de briser les tabous de la puritaine Amérique.

La société sudiste est un monde à la sensualité débordante se réclamant paradoxalement de valeurs pudibondes castratrices ; la répression morale entrainant immanquablement le subversif, il n’est pas étonnant de constater que deux des œuvres vampiriques les plus déconcertantes en terme de déviance, soit celles d’Anne Rice et de Poppy Z Brite. L’influence que l’une a eu sur l’autre est presque palpable, et leurs œuvres s’imposent comme des références en matière de sexualité vampirique, redéfinissant les codes établis et créant un prototype de vampire ambivalent et ultra-sexué qui se retrouve dans True Blood. “Si j’osais un jeu de mot facile : Rice et Brite, voilà les deux mamelles de l’érotographie vampirique contemporaine [1]” s’amuse Jacques Finné, traducteur de Dracula.

En Louisiane, le vampire se permet donc d’être homosexuel. Peut-être est-ce parce que la culture gay est très implantée dans le Vieux Carré : il y a un quartier aux couleurs de l’arc-en-ciel à l’intérieur du quartier français, contenant les deux plus grandes boites gays de la Nouvelle-Orléans, le Bourbon Pub et Oz, ainsi qu’un bar, le Café Lafitte in exile, considéré comme le bar homosexuel le plus ancien des Etats-Unis. Ces établissements sponsorisent le tapageur Southern Decadence Festival, aussi appelé le Mardi-gras gay de la Nouvelle-Orléans.

Le vampire gay n’est cependant pas que l’apanage du Mississippi. En effet, bien avant Entretien avec un vampire, Carmilla initiait la jeune et innocente Laura aux amours saphiques, tandis que le héros vampire du Comte Stenbock, Vardalek, séduisait un jeune garçon, dans la courte nouvelle L’histoire vraie d’un vampire que l’on a souvent accusé de plagier Carmilla. Le comte Stenbock offre pourtant une version très moderne du vampire, dont Lestat fait écho de façon frappante, que ce soit dans la séduction, l’orientation sexuelle, la blondeur, ou l’amour de la musique.

Dans Le vampyre, premier roman à présenter un personnage de vampire mâle séduisant, il existe déjà une ambigüité dans la relation qu’entretient Lord Ruthven avec le jeune Aubrey, qui le suit avec fascination, bien que Ruthven affiche une préférence pour les femmes. “Cette figure du jeune homme admiratif, perverti par ses fréquentations, préfigure le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde notamment, mais aussi le paradigme de l’élève et du maître qui hante les romans de vampire [2].” souligne Estelle Valls de Gomis dans Le Vampire au fil des siècles. Au cinéma, dès Le bal des vampires de Roman Polanski en 1966, le jeune apprenti Alfred reçoit les attentions toutes particulières du fils du comte Korlock, blondinet efféminé, vêtu de dentelles, dont l’apparence aurait peut-être elle aussi, inspirée celle de Lestat.

Mais il est vrai qu’Anne Rice et plus tard Poppy Z Brite ont présenté les personnages de vampires gays les plus travaillés, originaux et charismatiques, justement en partie à cause de leur homosexualité, masculine la plupart du temps. En effet, les protagonistes d’Ames perdues et d’Entretien avec un vampire sont tous des hommes, et ne recherchent absolument pas la compagnie féminine, se suffisant à eux-mêmes. Encore plus que chez Rice, on ressent dans le roman de Brite que l’essence du vampire est mâle et ne peut être femelle, d’où la nécessité de l’homosexualité. Dans la mythologie qu’instaure Brite, les femmes ne sont là que pour donner la vie et meurent systématiquement lors de l’accouchement, donnant naissance à un bébé vampire, immanquablement de sexe masculin. Il est surprenant que des romancières donnent ainsi la parole aux hommes. Il est même évident, à la lecture de ces œuvres, que les deux femmes s’identifient beaucoup plus à leurs personnages masculins qu’à leurs personnages féminins. Née dans le corps d’une femme, Poppy Z Brite a beaucoup parlé de dysphorie de genre [Ndlr : terme médical désignant la transsexualité], tout en précisant qu’elle n’avait cependant aucun problème d’identité sexuelle [3].

Le fait que les vampires soient enclins aux penchant homosexuels pourrait s’expliquer par un rapport à la sexualité mal défini : si le buveur de sang est une créature sensuelle, il n’est pas ouvertement sexué, puisqu’il n’entretient pas de véritable rapports charnels avec sa victime, du moins, pas dans la plupart des textes fondateurs. “Le mythe est chargé d’excitation sexuelle, mais il n’est pas fait mention de sexualité. C’est du sexe sans organe sexuels, du sexe sans accouplement, du sexe sans responsabilité, du sexe sans amour – mieux encore, du sexe sans nom.” souligne James Twitchell, éminent spécialiste du vampire en Amérique [4].

« Si le buveur de sang est une créature sensuelle, il n’est
pas ouvertement sexué, puisqu’il n’entretient pas de véritable
rapports charnels avec sa victime »

La sexualité du vampire ne va pas, en apparence, plus loin que le stade oral, selon Freud, le stade enfantin, qui n’a pas encore atteint les organes reproducteurs, réitérant l’action de téter du nourrisson. Dans la plupart des œuvres phares du genre [5], le vampire n’est donc pas capable d’érection ; mais il n’en a pas besoin, car il semblerait être une érection à lui seul, théorie amusante que soutient Alain Roger dans son ouvrage Hérésie du désir. Comme le phallus, il doit se gorger de sang pour devenir plus fort, pour se boursoufler :

“Les yeux enfoncés et brillants disparaissaient dans le visage boursouflé. On eut dit que cette créature était tout simplement gorgée de sang [6].”

“ Le vampire est celui qui ne débande pas, même dans son cercueil, rigor cadaveris [7].”

Chez Carmilla, on retrouve aussi cette figure de l’érection. L’amour entre sa victime et la belle vampiresse aura beau être homosexuel, il semble adressé au pénis qu’elle incarne :
“Alors je vis une forme noire aux contours mal définis gravir le pied du lit et s’étendre rapidement jusqu’à la gorge de ma pauvre fille où elle s’enfla rapidement un instant pour devenir une grosse masse palpitante [8].”

Cependant, si la tête et les crocs sont phalliques, la bouche du vampire est un contenant qui accueille le liquide au lieu de le déverser. La sangsualité [9] du vampire est à la fois mâle et femelle, phallus et vulve, la figure tant redoutée du vagina dentata, ramenant à la Lilith mythique. Chez Anne Rice, on retrouve cette idée d’un buveur de sang, ni mâle, ni femelle, et en même temps les deux à la fois, avec des personnages principaux masculins, mais très efféminés ; Anne Rice confie à sa biographe, Katherine Ramsland : “J’ai toujours aimé les images androgynes. Que ce soit une belle femme habillée en homme dans un opéra ou le travestissement d’une rock star. Je vois l’androgyne comme un idéal [10].”

Par essence, le vampire serait donc une créature transgenre, posant, par sa simple existence, la question de son mode de reproduction. Au dessus des lois hétéro-normées de ce monde, le vampire est porteur de fertilité à lui tout seul, il n’a pas besoin de l’aide d’un partenaire pour se reproduire, puisque son sang le régénère lui-même et transforme l’hôte à qui il le transfuse. Il n’enfante pas, mais clone ou contamine. Un couple de vampires gays, mâle ou femelle, n’est donc pas condamné à la stérilité et en cela, il menace la norme de mariage hétérosexuel prôné par l’Eglise, menace l’utilité de la semence masculine et de l’utérus féminin, c’est pourquoi il doit être détruit, comme le seront Carmilla, Zillah, ou Lestat. L’homosexualité masculine est en ce sens encore plus intéressante que les amours saphiques puisque le mâle, en devenant vampire, acquière une caractéristique toute féminine : la capacité de donner la vie (ou la non-vie dans son cas).

« Chez Anne Rice, on retrouve cette idée d’un buveur de sang,
ni mâle, ni femelle, et en même temps les deux à la fois,
avec des personnages principaux masculins, mais très efféminés »

Si l’homosexualité est présente et tolérée dans les mœurs de la Nouvelle-Orléans, elle est pourtant sous-jacente et réprimée chez Anne Rice : les amours entre hommes sont platoniques, d’une part parce que l’appareil génital des vampires ne fonctionne plus et qu’ils ne peuvent vivre leur « sexualité » que par le sang, et d’autre part parce qu’ils n’éprouvent que très rarement le désir de sucer le sang des autres immortels, si ce n’est pour s’approprier leur puissance.

En outre, Louis, le héros d’Entretien avec un vampire, fuit ses attirances homosexuelles et rejette ses deux amants potentiels, Lestat et Armand, tour à tour. Louis, avant de devenir vampire, est un catholique exclusivement hétérosexuel. En devenant non-mort, il se met à détester Lestat, pour son cynisme et son sadisme, mais aussi peut-être pour sa bisexualité affichée. On notera d’ailleurs que le désir d’un homme pour un autre homme ne peut se concrétiser, dans les premières œuvres d’Anne Rice, qu’après le stade de la transformation en vampire : en effet, dans Lestat le vampire, le héros éponyme ne réalise son désir sexuel pour son meilleur ami Nicolas qu’après sa renaissance au monde de la nuit. Le tabou ne peut donc être transgressé que sous couvert du vampirisme, et il ne mènera à rien de bon : après que Lestat et Nicolas ont “consommé” (dans tous les sens du terme), Nicolas devient fou et fini par se suicider. L’homosexualité serait donc condamnée chez Rice, et ce dès le premier tome de la Chronique :

Le récit que raconte Louis est construit comme une fable, un conte duquel le journaliste et le lecteur — ou spectateur, puisque Entretien avec un vampire a été adapté au cinéma par Neil Jordan en 1994 — qui l’écoutent doivent tirer une morale. Cette morale pourrait se résumer ainsi : s’éloigner de la norme conduit au malheur et à la solitude puisque Louis a fait tout ce que la société puritaine interdit : meurtre, sexualité libertine et couple homosexuel adoptant un enfant, et cela s’est toujours retourné contre lui. Il prend soin de le préciser en montrant bien les conséquences : le feu des enfers, présent par trois fois, qui cherche inexorablement à le rattraper et dont il réchappe toujours par miracle pour commencer une nouvelle vie, toujours plus déviante. La première étape de sa vie est sa cohabitation avec Lestat en tant que couple gay dans la plantation, qu’il ne supportera pas, et à laquelle il mettra le feu. La seconde étape serait la longue période dans l’appartement de la rue Royale de la Nouvelle-Orléans ; le couple tente de se reformer en adoptant un enfant qui les soudera. Malheureusement, l’enfant (Claudia) se retourne contre ses parents et l’appartement est brûlé. C’est Lestat qui en pâtit le plus, puisqu’il est l’instigateur de la démarche homosexuelle. La rébellion et la folie de Claudia, justifiées en premier lieu par son incapacité à grandir, pourrait s’interpréter comme l’échec d’une éducation faite par deux hommes et donc, comme le plaidoyer contre l’adoption d’enfants par des couples gays. La troisième étape de la longue existence de Louis, est sa relation avec Claudia à Paris, une période de bonheur sans taches, puisque hétérosexuelle. Le malheur et le feu des Enfers apparaissent lorsque Louis tombe sous le charme d’Armand, et qu’il précipite Claudia vers une mort certaine, puisqu’Armand la fait assassiner par jalousie. Louis perd donc tout lorsqu’il cède à l’amour d’un homme.

Mais si le récit oral de Louis cherche à dégoûter, il y a un décalage avec les descriptions de la beauté et du charisme de Lestat et d’Armand dans le livre, et les images montrées par le film. Cette mise en scène flamboyante ainsi que la cinégénie des acteurs masculins principaux (Brad Pitt, Tom Cruise et Antonio Banderas) maquillés à leur avantage, produisent l’effet inverse et fascinent le spectateur. En témoigne l’exemple du journaliste, qui à la fin, n’a écouté que ce qu’il voulait entendre, puisqu’il veut devenir vampire au lieu d’en avoir peur. Il veut que Louis le morde, et il veut vivre avec lui.

“Prenez moi, c’est ce que je veux !” dit-il dans le film de Neil Jordan. Le discours d’Anne Rice, de confession catholique, est donc très ambigu en ce qui concerne le libertinage et l’homosexualité, condamné et magnifié à la fois.

Au contraire, Poppy Z Brite assume beaucoup plus son propos, et l’homosexualité de ses personnages est revendiquée sans détours et jamais regrettée. Si dans Entretien avec un vampire on restait dans l’implicite, Ames Perdues aborde la sexualité de façon frontale avec un vocabulaire cru, voire pornographique, que l’auteur, ex strip-teaseuse, manie néanmoins avec une certaine poésie naïve. Car chez Brite, la morsure n’est plus le remplacement de l’acte sexuel, elle n’en est que le préliminaire ou la conclusion, et le sang, le sperme et la salive se mélangent pour ne former qu’un seul élixir de vie. “Ces accouplements, elle les rend (volontairement ?) écœurants par la promiscuité où elle confine ses protagonistes – les copulations ne mêlent pas seulement des remugles de draps souillés, de sueur et de liquide séminal, mais s’y ajoute de la vomissure, du tabac refroidi, des joints divers, de la bière répandue, et… de la chartreuse mélangée aux effluves du chocolat ou du boudin [11].” commente Jacques Finné.

On notera qu’Anne Rice, qui n’est pas étrangère du tout à la littérature érotique puisqu’elle est l’auteur d’une série de romans très légers intitulée Les infortunes de la Belle au bois dormant, ose de plus en plus les descriptions homosexuelles au fur et à mesure de sa Chronique des vampires, l’apothéose étant atteinte dans Armand le vampire, qui raconte en détails les ébats du jeune mortel Armand avec son maitre Marius, dans la Venise du XVème siècle.

Chez Anne Rice, une relation homosexuelle grandit spirituellement pour qui la partage, même si elle se termine généralement dans les larmes : Louis apprend énormément au contact d’Armand et parle avec lui de spiritualité, de l’existence de Dieu et du Diable, et Lestat fait de même avec son ami mortel Nicolas (avec qui il entretient des rapports mal définis). Chez Poppy Z Brite, l’homosexualité tire vers le bas, enfonce dans la médiocrité et la marginalité. La relation qu’entretient le héros Nothing avec son mentor vampire, Zillah, est basée uniquement sur le plaisir charnel et ils n’échangent pratiquement jamais de paroles. L’amant de Nothing ne lui apporte rien, au contraire, il le fait sombrer dans la drogue, le sadisme destructeur, et l’éloigne des gens qui veulent l’aider. Pire, il oblige Nothing à tuer son ancien amant, le jeune éphèbe Laine. Mais cette relation déviante n’est à aucun moment condamnée, car c’est l’existence dont rêve le héros, et qu’au final, il est satisfait de sa situation, et adopte définitivement ce mode de vie qui semble lui convenir ; à défaut d’être moralement acceptable (puisqu’associée au meurtre et à la drogue), l’homosexualité est au moins décrite comme excitante.

Entretien avec un vampire est un tournant dans la littérature fantastique parce qu’Anne Rice a réussi ce pari qui semblait impossible : rendre le monstre humain, un être pareil à nous. Dans les écrits précédents ou dans les villages reculés d’Europe de l’Est du XVIIIème siècle, le vampire était parfait pour jouer le rôle de bouc émissaire, incarnant la peur de l’Autre. En Louisiane, le vampire est toujours l’Autre, ici l’homosexuel, mais il devient un Autre auquel on peut s’identifier. Si le discours d’Anne Rice paraît conservateur, elle nous offre cependant la possibilité de compatir avec un héros masculin qui aime les hommes, et en souffre.

Pour Jean Marigny, « Le vampire est désormais l’expression d’une révolte de l’individu contre une société devenue oppressive et qui est incapable d’apporter de solution aux problèmes qui le préoccupent [12]. »

Dans True Blood, encore plus que chez Anne Rice ou Poppy Z Brite, il est évident que les vampires sont le symbole d’une minorité exclue, Allan Ball s’engouffrant avec l’outrance qui le caractérise dans la brèche subtilement ouverte par Entretien avec un vampire. Une simplification sociologique voudrait que les films de vampires soient le reflet de notre temps et de nous-mêmes, et Ball l’a, semble-t-il, parfaitement compris.

« Le vampire rappelle le combat homosexuel, s’attirant les foudres de l’extrême droite, voire de la droite, liée aux valeurs chrétiennes »

Vamps et homos sont alors embarqués dans un même panier, celui du rejet et de la marginalisation. En se révélant aux yeux du monde et en cherchant à obtenir le droit de vote et à lutter contre la ségrégation dont il fait l’objet, le vampire rappelle le combat homosexuel, s’attirant les foudres de l’extrême droite, voire de la droite, liée aux valeurs chrétiennes. Dans le Sud profond, le combat est d’autant plus difficile car les suceurs de sang se heurtent aux esprits étroits des Rednecks et des bigots. Citons cette phrase du Sénateur Finch lors d’un débat télévisé : « Il ne faut pas donner le droit de vote aux vampires car leur sang transforme nos enfants en drogués et en homosexuels [13]. » Le vampire doit sortir du cercueil et non pas du placard, afin de forcer son intégration dans la société sudiste.

Le film My best friend is a vampire réalisé par Jimmy Huston en 1987 est le premier à mettre ouvertement en corrélation rejet des homosexuels et rejet des vampires, puisque les parents du héros croient que les changements qui s’opèrent en lui proviennent de son homosexualité et non de son vampirisme. De plus, les buveurs de sang sont ici non-violents et ne cherchent qu’à s’intégrer, tandis que les traque l’intolérant et bien nommé professeur MacCarthy. Des thèmes très proches de True Blood, donc.

Tout au long du show d’Alan Ball, vampires et gays sont intrinsèquement liés : d’ailleurs plusieurs vampires ont des penchants homosexuels. Le personnage de vampire gay le plus signifiant quant à la persécution des homosexuels est sans doute Eddy ; Allan Ball ne se gêne pas pour inverser les valeurs, et Eddy deviendra la victime d’humains qui le séquestrent et le torturent pour prendre son sang (le sang des vampires est un aphrodisiaque puissant). Tout change de place de façon perceptible, puisque le mort-vivant est ici un homme d’une quarantaine d’année bedonnant et trouillard, adepte des feuilletons télévisés et que ses tortionnaires sont un jeune couple sexy, Jason et Amy, la beauté étant d’ordinaire l’apanage des créatures de la nuit. D’ailleurs, Eddy dit à Jason que les gays sont censés lui ressembler – sous entendu, les vampires aussi [14].

La série est pétrie de clins d’œil « queer », rappelons que son créateur est gay lui-même : dès le générique, l’inscription « God hate Fangs » (Dieu hait les crocs) est montrée, un rappel du fameux (et honteux) « God hate fags » (Dieu hait les pédés) du mouvement de Westoboro Church, dont la Confrérie The Fellowship of the Sun pourrait être l’avatar. L’Eglise ressemble à ces mouvements baptistes d’ex-gays qui pensent pouvoir soigner l’homosexualité à coup de sourires éclatants, de discussions de groupe et de témoignages de ceux qui s’en sont sortis. En outre, dans l’épisode 7 de la saison 2, un des vampires à Dallas, appelle les humains « breeders » un terme péjoratif pour nommer les hétéros dans la communauté gay aux Etats-Unis. Le dernier épisode de cette même saison voit autoriser le mariage vampire/humain dans un Etat du Nord (plus laxiste), le Vermont, ce qui renvoie évidement à l’autorisation du mariage homosexuel.

Mais le vampire comme métaphore de l’homosexualité n’est plus là pour la dissimuler sous couvert du fantastique (comme c’était encore le cas chez Anne Rice). Les minorités gays sont visibles dans le show principalement avec Lafayette, drag-queen, prostitué et dealer extraverti, qui ne se cache pas derrière une paire de crocs. Lafayette fraye avec les vampires, et comme eux, doit subir les moqueries. Un groupe de Red-Neck refuse de manger un hamburger qu’il a préparé, sous prétexte que ce hamburger pourrait être porteur du virus du sida [15]. Le fait que le sida soit un virus du sang n’est pas anodin, car le vampirisme l’est également, transmis par rapports sexuels. L’homo sidéen et le vampire sont aussi contagieux.

De nos jours, le vampire louisianais revendique donc la culture gay en employant son vocabulaire et ce serait plutôt lui qui se dissimule derrière elle que l’inverse, preuve d’une certaine évolution des mentalités sudistes.

*****

Notes

[1] Jacques Finné, article Le sang n’est pas tout, la dimension érotique du vampire, dans l’anthologie Visages du vampire sous la direction de Barbara Sadoul, Edition Dervy, 1999, Paris.

[2] Estelle Valls de Gomis, Le vampire au fil des siècles, enquête autour d’un mythe, Cheminement, 2005, Paris, p. 93

[3] http://www.poppyzbrite.com, article du 22 Août 2003

[4] James Twitchell, The vampire myth, American Imago n°37, 1980, p. 88 traduit par Jacques Finné dans l’article Le sang n’est pas tout, la dimension érotique du vampire, dans l’anthologie Les visages du vampire, op. cit.

[5] La Chronique des vampires d’Anne Rice, Dracula de Bram Stocker.

[6] Dracula, Bram Stocker, Marabout, 1976, p.106

[7] Alain Roger, Hérésie du désir : Freud, Dracula, Dali, Champ Vallon, 1985, p.137

[8] Carmilla, Joseph Sheridan le Fanu, Marabout, 1978, p.138

[9] jeu de mot emprunté à Alain Roger, Op. cit.

[10] Katherine Ramsland, Prism of the Night : A Biographie of Anne Rice, Plume-Penguin, 1992, NY, p. 148, traduction personnelle.

[11] Jacques Finné, article Le sang n’est pas tout, la dimension érotique du vampire, dans l’anthologie Les visages du vampire, op. cit.

[12] Jean Marigny, article Je est vampire ou : la métamorphose du lecteur, dans Visages du vampire, op. cit. p.114

[13] True Blood, épisode 11 saison 2

[14] True Blood, épisode 10 saison 1

[15] True Blood, épisode 7 saison 1

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